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SAB’R, première création de Siham Ennajary : interview et parcours

SAB’R, première création de Siham Ennajary : interview et parcours

Certains artistes découvrent la danse à travers la technique. D’autres s’y découvrent eux-mêmes. Pour Siham Ennajary, la danse est progressivement devenue bien plus qu’un mouvement, une performance ou un entraînement. Elle est devenue un langage personnel, une manière de traverser les émotions, de se reconnecter à ses racines, de questionner son identité et de construire une communauté. À travers sa création solo SAB’R, elle a transformé des années de recherche, de guérison et d’exploration artistique en une œuvre profondément intime, tout en touchant quelque chose d’universel.Certains artistes découvrent la danse à travers la technique. D’autres s’y découvrent eux-mêmes. Pour Siham Ennajary, la danse est progressivement devenue bien plus qu’un mouvement, une performance ou un entraînement. Elle est devenue un langage personnel, une manière de traverser les émotions, de se reconnecter à ses racines, de questionner son identité et de construire une communauté. À travers sa création solo SAB’R, elle a transformé des années de recherche, de guérison et d’exploration artistique en une œuvre profondément intime, tout en touchant quelque chose d’universel.

Trouver une voix à travers le Krump

Originaire de Liège et aujourd’hui basée à Bruxelles, Siham est entrée dans le monde de la danse par le hip-hop. À dix-huit ans, elle rejoint One Nation Crew, où elle s’entraîne dans différents styles urbains tout en essayant de comprendre où elle se situait artistiquement. Même si elle aimait le hip-hop, quelque chose lui semblait toujours incomplet. Elle cherchait un style dans lequel elle pourrait pleinement se reconnaître, non seulement techniquement, mais aussi émotionnellement.

Cette recherche l’a finalement menée vers le Krump, une forme qu’elle décrit comme enracinée dans l’individualité, l’honnêteté et l’émotion. Contrairement aux environnements où les danseurs ressentent souvent une pression pour imiter les autres ou correspondre à une esthétique précise, le Krump lui a permis d’embrasser à la fois la vulnérabilité et l’intensité. Au fil des années, elle s’est immergée dans cette culture à travers les battles, les entraînements et les espaces communautaires, devenant finalement membre de Ruthless Belgium, un collectif féminin actif dans les cultures hip-hop et Krump.

Les origines de SAB’R

À mesure que sa relation au mouvement évoluait, la danse est devenue une forme d’expression de plus en plus personnelle. Durant une période difficile de sa vie, Siham s’est retrouvée confrontée à des luttes émotionnelles, au chagrin amoureux, à l’histoire familiale ainsi qu’à des questions liées à la féminité, à l’identité et au sentiment d’appartenance.

En parallèle, elle a commencé à se reconnecter plus profondément à ses racines amazighes. Elle documentait ses pensées, posait des questions au sein de sa famille et écrivait de la poésie pour mieux comprendre ses expériences et son héritage. C’est de cette introspection qu’est née l’idée de SAB’R, un titre signifiant « patience » en arabe. Plutôt que de construire le projet autour de stéréotypes ou de clichés, elle voulait qu’il reste intime et fidèle à sa propre expérience. À travers le mouvement, elle a commencé à traduire des émotions qu’elle ne pouvait pas toujours exprimer avec des mots.

La création de SAB’R ne s’est pas faite du jour au lendemain. Elle s’est développée lentement, à travers des rencontres, des opportunités et des systèmes de soutien qui ont façonné le parcours artistique de Siham. Dès l’âge de dix-neuf ans, elle travaillait déjà aux côtés d’artistes tels que Justine, Hendrickx Ntela et Mous SARR de Timiss.

C’est grâce à ces premières connexions qu’elle entend parler de Camille et commence à s’intéresser à une collaboration avec elle. Bien que l’agenda de Camille soit déjà complet à ce moment-là, celle-ci encourage Siham à contacter Lézarts Urbains pour obtenir du soutien. Ce conseil devient un véritable tournant. Plus tard, Siham rejoint Level-Up, un projet organisé par Lézarts Urbains, et reçoit un financement qui deviendra le véritable point de départ de sa première création solo. Elle décrit Level-Up comme le tremplin ayant permis à SAB’R d’exister.

Soutien et collaboration

Tout au long de ce processus, Alison Luca de Lézarts Urbains devient l’un des soutiens et collaborateurs les plus proches de Siham. Durant l’interview, Siham décrit à plusieurs reprises Alison comme essentielle dans les moments de doute et d’incertitude. Chaque fois qu’elle se demandait si elle était prête à porter un projet aussi personnel et ambitieux, Alison l’aidait à structurer le processus et à croire en elle-même comme créatrice.

Siham explique qu’Alison est devenue sa personne de référence, l’aidant à organiser les calendriers, transformer les idées en résidences artistiques et construire un processus concret autour de l’œuvre. Plus qu’un simple soutien administratif, leur collaboration s’est transformée en une relation basée sur la confiance, l’encouragement et l’amitié. Pour Siham, être entourée de personnes croyant sincèrement en sa vision a fait toute la différence dans le processus exigeant de création de sa première pièce solo.

Construire l’œuvre

Pendant près de trois ans, SAB’R a pris forme à travers la recherche, les résidences, l’expérimentation et la collaboration. Siham a d’abord exploré le mouvement et les textures émotionnelles avant de construire progressivement la musique, la mise en scène et l’univers visuel de la pièce.

Le projet est devenu profondément lié à sa reconnexion avec la culture amazighe, notamment à travers des recherches sur les danses traditionnelles, le travail des pieds, les esthétiques ancestrales et les souvenirs familiaux. Plutôt que de reproduire ces traditions exactement telles qu’elles existent, elle a choisi de les réinterpréter à travers son propre langage contemporain, mélangeant les influences amazighes ancrées dans la terre avec l’intensité émotionnelle du Krump.

Tout au long du processus, Siham a exprimé une profonde gratitude envers l’équipe qui a contribué à donner vie à l’œuvre. Parmi les principaux collaborateurs figurent:

  • Chorégraphie et interprétation: Siham Ennajary
  • Regard extérieur: Dexter (Pierre Claver Belleka)
  • Création sonore: Céline Ades et La Joconde (Sara El Moutaouaj)
  • Création lumière: Guillaume Bonneau
  • Gestion de tournée: Luna Moncada
  • Soutien à la production: Lezarts Urbains et Alison Luca
  • Coproduction: Lezarts Urbains, Detours Festival, Charleroi danse et Maison des Cultures et de la Cohésion sociale de Molenbeek
  • Diffusion : Get Down
  • Avec le soutien du Service de la Danse de la Fédération Wallonie-Bruxelles (Arts de la scène)

Même si SAB’R est né d’expériences profondément personnelles, Siham précise que le projet n’aurait pas été possible sans les personnes qui l’ont entourée et soutenue tout au long du chemin.

Redéfinir le Krump

L’un des éléments les plus marquants de l’approche artistique de Siham est sa manière de remettre en question les attentes autour du Krump lui-même. Souvent perçu comme agressif ou masculin, le Krump devient plus nuancé à travers son corps et son langage artistique. Elle y apporte de la douceur, de la vulnérabilité et une profondeur émotionnelle, tout en conservant son intensité et sa brutalité sincère.

Plutôt que de s’enfermer dans des catégories strictes, elle continue de chercher des moyens d’élargir ce que le Krump peut transmettre dans les espaces théâtraux et au-delà. Pour Siham, l’objectif n’est pas forcément que le public comprenne chaque détail de SAB’R, mais qu’il ressente quelque chose de vrai en le regardant.

Défis et leçons

Le parcours derrière cette œuvre a également été marqué par des défis. Durant l’interview, Siham parle avec honnêteté du poids émotionnel du leadership, de la collaboration et des responsabilités. Elle explique avoir voulu porter tout le monde avec elle et résoudre les problèmes des personnes autour d’elle, parfois au détriment de son propre bien-être.

Avec le temps, elle a appris l’importance de la communication, de la patience et de la confiance envers son équipe. Elle évoque également certaines réalités difficiles du secteur des arts de la scène, notamment des moments où les besoins des artistes n’étaient pas toujours pleinement respectés malgré l’investissement énorme demandé par les productions. Même à travers la frustration et l’épuisement, elle a continué d’avancer, restant connectée à la leçon centrale derrière SAB’R : la patience.

Communauté et avenir

Aujourd’hui, Siham continue de développer le projet tout en imaginant des possibilités plus grandes, tant pour elle que pour les communautés qui l’entourent. Avec Get Down et Camille, elle espère continuer à créer des espaces où le Krump, la culture amazighe et les pratiques artistiques multidisciplinaires peuvent se rencontrer à travers des performances, discussions, expositions et événements culturels.

Tout au long de la conversation, une idée revenait constamment : la communauté. Siham parlait de l’importance de rester fidèle aux personnes qui l’ont soutenue dès le début et de créer des opportunités pouvant également aider les autres à grandir.

Héritage et sens

À la fin de l’interview, lorsqu’on lui demande comment elle aimerait être retenue après avoir réalisé tous ses rêves, sa réponse reste profondément simple et humaine. Elle explique vouloir que les gens se souviennent qu’elle a été présente pour les autres, pour sa famille, ses amis, sa communauté et ses collaborateurs.

Elle parle aussi du fait de rester loyale envers les siens et de ne jamais oublier d’où elle vient, particulièrement dans la culture Krump où la communauté est essentielle. Siham reconnaît les personnes ayant façonné son parcours, notamment Alison Luca et Mouss Sarr, et exprime l’espoir de devenir à son tour ce type de soutien pour d’autres : quelqu’un qui ouvre des portes, élève les personnes autour d’elle et réussit avec sa communauté plutôt qu’en dehors d’elle.

C’est peut-être cela qui fait résonner SAB’R avec autant de force. Derrière la chorégraphie, les lumières et la performance, il n’y a pas seulement une artiste créant une œuvre, mais une femme transformant la patience, la vulnérabilité et la communauté en mouvement, tout en invitant les autres à grandir à ses côtés.

Siham Ennajary a choisi la danse parce que c’était le seul langage dans lequel elle pouvait tout dire. Trois ans après la première résidence, la première victoire, la première chute et la reconstruction, elle apprend encore à mieux le dire. Et la scène, finalement, n’est que le commencement.