NEXUS – EN QUÊTE D’UNE VOIE, NOUVELLE CRÉATION PAR OUMAR DIALLO / COMPAGNIE KIFESH
Née de longs mois de recherche entamés en 2025, cette création chorégraphique transforme une expérience personnelle en un cheminement introspectif et émotionnel. Loin d’être uniquement destinée aux personnes ayant connu des troubles psychiatriques, cette pièce, empreinte d’une grande vulnérabilité, espère s’adresser au plus grand nombre. Elle incite à l’empathie, à la compréhension de l’autre et de soi-même et à trouver son propre cheminement dans cette vie. À travers ce projet, Oumar propose un parcours de résilience et de guérison, porté par un langage artistique multiple qui puise son énergie dans les danses street et club, notamment le break, la house et le hip hop.
Après son duo remarqué avec Kifesh 2.0, Oumar Diallo présente la première de sa nouvelle pièce Nexus – En quête d’une voie aux Brigittines (Bruxelles), du 11 au 14 novembre 2026 dans le cadre du festival Brigitte en Novembre.
Un artiste ancré dans la ville :
Oumar Diallo, alias Owdi, est un artiste hip hop originaire de Bruxelles spécialisé en popping et hip-hop freestyle. C’est un artiste polyvalent : danseur, chorégraphe, directeur de la compagnie Kifesh, interprète, DJ et organisateur d’événements comme le CreativBoil et le Supreme Cypher.
Oumar se décrit comme un artiste de la ville. Il a grandi à Bruxelles au sein de la communauté hip-hop et aujourd’hui, il participe activement à la vie de celle-ci et plus largement des communautés de danse street et club bruxelloises via ses multiples casquettes ou simplement par sa présence, son amour pour la danse et la musique.

LES QUESTIONS QUI TRAVERSENT NEXUS – EN QUÊTE D’UNE VOIE
L’envie première
L’étincelle créative de ce projet réside dans le rapport entre la liberté et la réalité altérée, thème central de la pièce. Ce lien découle directement de son histoire personnelle.
“Dans certains épisodes psychotiques que j’ai pu vivre, j’ai ressenti une forme de liberté, mais genre extrême. Une plénitude et une liberté qu’on ne trouve pas, on va dire, dans le monde. Et le paradoxe justement, c’est que dans un monde où on cherche beaucoup cette liberté, où on se bat pour elle, comment en fait j’ai pu me sentir aussi libre et aussi rempli alors que j’étais vraiment mal ?”.
De là naît un paradoxe : l’intensité de ce sentiment jouissif, mais le refus d’y retourner car il reste synonyme de mal-être. C’est de cette prise de conscience que la recherche autour de la création a commencé puis s’est construite autour de l’envie de démystifier les troubles mentaux et psychiatriques, souvent caractérisés par une déconnexion avec la réalité.
Qu’est-ce que la réalité ?
« Je pense que tout le monde a un peu sa propre réalité, son propre rapport à la réalité, et chacun.e essaie de construire une relation avec elle qui nous convient. »
La recherche d’Oumar ouvre ainsi des questions philosophiques et politiques : qu’est-ce que la réalité ? Qu’est-ce qui est considéré comme vrai, comme ancré dans le réel ? Qui a le pouvoir d’affirmer qu’une chose ou une autre est réelle, et qui est relégué au rang de fou ? Pour les personnes traversant des troubles, le vécu et les sensations sont bien réels.
« Pour moi, les souvenirs de ces épisodes sont ultra-réels. Dans mon intuition, c’est ce que j’ai vécu. Bien que ce soit une certaine perception, pour la personne qui le vit, c’est très réel.»
À travers les notions de « fréquence différée » et de « réalité différée », Oumar ne pense pas ces états comme totalement hors-sol ou déconnectés du réel. Il cherche ainsi à déconstruire les projections historiques et collectives autour de l’idée du « fou » lorsqu’on parle de troubles psychiatriques.
Une expérience encore difficile à comprendre en tant que société
Pour Oumar, notre contexte occidental nous éloigne du spirituel. Cela nous pousse à mettre à distance tout ce qui n’est pas socialement et politiquement jugé comme « rationnel » et « réel ». Il interroge ainsi une vision du monde qui, selon lui, laisse peu de place à ce qui nous dépasse, au spirituel, à l’intangible, à l’irrationnel ; des choses qui seraient incompatibles avec le capitalisme, le consumérisme et le productivisme que l’on connaît. À l’inverse, d’autres sensibilités plus spirituelles et religieuses peuvent percevoir ces troubles sous le prisme de la possession par des esprits.
Entre ces différentes façons de les nommer et de les comprendre, l’idée d’Oumar est de proposer une autre approche que les approches scientifiques ou religieuses, une approche qui cherche à ouvrir le dialogue autour de la solitude, de la honte et de l’incompréhension que peuvent vivre les personnes connaissant des troubles psychiatriques. Car malgré les réponses qui leur sont proposées, des personnes restent seules dans leur mal-être. De plus, l’inconscient collectif est traversé par des projections, des clichés et des peurs autour de la psychiatrie. Les troubles psychiatriques recouvrent pourtant un spectre large, avec des formes parfois “invisibles”, comme des formes plus lourdes.
Selon Oumar, le sujet de la santé mentale s’arrête souvent à ce qui est plus facilement compréhensible ou accepté, comme la dépression ou le burn-out. Ainsi, bien que la parole se libère autour de la santé mentale, l’intention d’Oumar est d’étendre le sujet vers la connaissance et la compréhension des troubles psychiatriques. Cela passe d’abord par la possibilité d’en parler.
« Retirer la honte et ouvrir le débat. Rapprocher la psychiatrie de nous en tant que société pour juste pouvoir en parler, avec des endroits où la parole peut se libérer. Dès que j’en ai parlé, je me suis rendu compte qu’à une personne près, tout le monde est concerné de près ou de loin. L’intention de la pièce, c’est d’ouvrir cette porte-là. »
Oumar pose cette question : « Qu’est-ce qu’on en fait alors en tant que société ? ». Cela implique que les réponses doivent aussi pouvoir être collectives. Il importe de créer des espaces où les personnes concernées puissent parler, sans honte et sans que leur expérience devienne un secret.
« C’est extra-ordinaire mais pas anormal.»
En quête d’une voie
Une question essentielle a guidé le travail d’Oumar : comment se (re)construire et continuer à vivre avec les souvenirs d’une réalité altérée ? Pour Oumar, il s’agit d’une question de vie et de résilience.
« Peu importe ce que tu vis, peu importe la solution qu’on t’apporte, après tu dois continuer à vivre. Ça implique une question de vie plus grande. Pour moi, tout cela s’englobe dans une expérience de vie. Ce que j’ose espérer faire avec la pièce, c’est de ramener ces sujets plus proches de nous pour se dire que c’est une expérience tout aussi légitime que les autres. »
La pièce invite à réfléchir à comment continuer à avancer dans cette vie, et ce n’est pas uniquement destiné aux personnes qui ont des troubles. Nexus est une invitation à l’introspection sur sa propre vie. La pièce a vocation à pouvoir être reçue par tout le monde.
« C’est une voie, c’est pas la voie. »
Avec cette phrase, Oumar répond à la question de la reconstruction : il n’y a pas de réponse toute faite, elle n’est pas universelle. Les réponses viennent dans ce cheminement personnel, avec des introspections personnelles et des discussions avec des personnes de confiance, que ce soit dans le cadre thérapeutique ou plus personnel. Sa pièce ne prétend donc pas répondre à la question du « comment », mais la pose et invite chacun.e à trouver une voie, un chemin.

La transmission avec le public :
Si la pièce invite chacun.e à une introspection personnelle, Oumar espère aussi encourager la compréhension de l’autre. Un des moteurs créatifs d’Oumar a été de créer un pont émotionnel avec les spectateur.ice.s.
« Pouvoir créer de l’empathie chez le public afin qu’il puisse comprendre. Si tu peux te mettre à la place, tu peux mieux comprendre et mieux l’aborder. »
Oumar explique que, face aux clichés et à la complexité de ce vécu, avoir peur de la psychiatrie est humain. Mais la pièce veut confronter le public à cette crainte pour essayer de la surmonter par la compréhension :
« C’est une pièce sensible et vulnérable, il y a un cœur-corps ouvert donné au public, les gens peuvent s’y identifier. »
Au-delà de la maladie, Oumar veut surtout transmettre un message d’espoir :
« Ça ne s’arrête pas à la maladie, c’est aussi le fait de se reconstruire et de pouvoir tenir debout dans ce monde. »
Créer pour être compris :
Comme expliqué précédemment, la pièce s’adresse à tout le monde, bien qu’Oumar espère toucher des personnes directement concernées par les troubles, ou qui y ont été confrontées à travers leurs proches.
Oumar cherche à créer une pièce lisible, la danse pouvant parfois être abstraite pour un public n’ayant pas forcément des codes de langage chorégraphique. Par exemple, le sport, un élément important de la pièce, incarne un langage de mouvement que tout le monde peut comprendre. Oumar s’en sert comme d’une passerelle pour amener le public à comprendre sa création.
Ceci étant dit, pour Oumar, cette démarche n’a rien à voir avec une infantilisation du public ou une simplification de ses réflexions personnelles ou de sa création. Sa façon de créer passe par la mobilisation de ses propres codes pour construire une pièce qui lui ressemble, qui parle aux gens, tout en restant artistiquement exigeante.
Si le mot « accessible » est aujourd’hui connoté par une certaine forme de condescendance liée à l’élitisme culturel, Oumar cherche à communiquer avec son public à travers la danse mais aussi le sport, le texte, la musique et la scénographie.
« Pour moi, donner des clés de compréhension, c’est important. C’est comme ça que je crée parce que je suis comme ça. Quand je crée, je ne me dis pas que les gens sont trop bêtes. Je pense juste à mon ancien moi, qui n’avait pas forcément un capital culturel* méga élevé.»

CONSTRUIRE LA PIÈCE
Le travail d’interprétation
« Ce n’est plus mon projet, c’est notre projet. »
Pour cette création, Oumar s’est entouré de quatre danseur.euse.s des scènes street et club belges : Jonathan Tshimanga (alias Dikaay), Kassy Bondoko, Aminata Soumaré et Lucas Guicheteau (alias Bali). Au-delà de leur technique, ces personnes l’inspirent humainement. Cette affinité était essentielle au vu des thématiques de la pièce, qui exigent une ouverture, un engagement émotionnel profond et de la confiance.
Pour mener à bien le travail d’interprétation, le défi initial du chorégraphe a été d’encourager les interprètes à être simplement présent.e.s, elleux-mêmes, sans artifice sur le plateau. Oumar explique que les danseur.euse.s, de manière générale, ont le réflexe de se mettre en mouvement, parfois derrière un personnage ; il a donc fallu travailler pour les encourager à être simplement eux-mêmes sur le plateau. Grâce à une écoute mutuelle et à des retours honnêtes, une dynamique s’est rapidement créée, sans filtres et loin des enjeux d’ego. Cette confiance partagée leur a permis de pousser le travail d’interprétation.
Le sampling, entre souvenirs et réalités
Pour la création musicale, Oumar s’est tourné vers Shungu, un compositeur et beatmaker bruxellois spécialisé dans le sampling. En tant qu’amoureux du hip-hop, Oumar adore cette technique qui fait totalement écho au projet : sampler, c’est prendre un fragment du passé pour le remettre au goût du jour. C’est cette idée de réminiscence et de mémoire fragmentée qu’il a voulu amener sur scène.
Pour lui, les troubles s’expliquent souvent par des éléments du passé. Dans le spectacle, les samples peuvent ainsi incarner les causes invisibles (le passé), tandis que la chorégraphie en montre les conséquences directes ; la musique et la scène dialoguent ainsi. Ces samples reviennent, voyagent, se transforment, portés par des voix qui partent et reviennent pour faire le lien entre le passé et le présent.
En complémentarité de cette musique, Oumar pense les silences, les souffles et les bruits liés aux éléments de la scénographie comme partie intégrante de la bande-son. Ils permettent de garder un ancrage constant avec la réalité, dans cette idée forte qu’il n’y a pas de quatrième mur.
« La musique t’emmène dans quelque chose, et les sons du plateau te ramènent à la réalité brute. ».
La bande son ainsi que la lumière participent à ce voyage oscillant entre l’onirique et le réel.
La scène : un terrain de jeu créatif
Depuis une dizaine d’années, les lignes bougent doucement : les artistes issu.e.s des cultures street et club peuvent créer des projets de grande envergure, et Oumar s’inscrit dans cette lignée. Mais le chemin reste long. Si la danse contemporaine s’établit de manière “normale” dans les programmations, les danses street et club restent encore bien moins visibles. Pour Oumar, des spectacles comme le sien devraient être davantage représentés dans ces espaces. Cela pose des questions historiques de légitimité culturelle, de classisme et de racisme au sein des institutions. Les cultures street et club ne devraient cependant pas être réduites à une logique de quota.
« Parfois on se heurte à des remarques du genre : “On a déjà programmé un spectacle de danses street et club cette saison”. Mais on ne dit jamais ça pour le contemporain. On dirait qu’on va tou.te.s raconter la même chose, alors que c’est faux. On a tou.te.s des envies et des choses à dire différentes et surtout on est tous des artistes avec des sensibilités différentes. Ça n’a pas de sens de nous réduire à un seul propos ou une même esthétique. »
Malgré cela, Oumar se réjouit de trouver un espace pour s’exprimer. Pour lui, la scène incarne un espace d’expérimentation, un terrain de jeu où il y a tout à créer et à développer avec les danses street et club qui ont d’autres histoires à raconter. Pour Oumar, l’enjeu n’est pas de transposer toutes les pratiques des cultures street et club sur scène mais plutôt de créer des ponts, d’y amener des manières de faire et de bouger différentes, et toujours avec la volonté de créer pour un public qui lui ressemble.
« Je viens d’une culture qui est faite pour les gens. Donc je crée pour nous, pour mon moi d’avant«
Nexus – En quête d’une voie : en tournée
- PREMIÈRE du 11 au 14 novembre 2026 aux Brigittines (Bruxelles, BE),
dans le cadre du festival Brigitte en Novembre (en co-présentation avec les Halles de Schaerbeek). - 26 mars 2027 au Schouwburg Kortrijk (BE)
- Novembre 2027 au Centre culturel Le Jacques Franck (Bruxelles, BE)
* Cet article est basé sur une interview d’Oumar Diallo, réalisée par Jeanne Carella le 29/10/2026.
* Capital culturel entendu ici au sens de Pierre Bourdieu : un capital culturel socialement considéré comme légitime, historiquement associé aux classes dominantes et aux institutions culturelles et scolaires.